Vous qui dites bien connaître le fleuve Saint-Laurent, l'avez-vous jamais survolé de nuit? Non! Non! Pas en 747 ou en DC8 à dix mille mètres d'altitude. On ne voit rien à ces hauteurs. Pas en Cessna non plus, c'est trop bruyant. Même pas en ultra léger. C'est bien trop dangereux de se casser la gueule dans ces petits engins. Et qui pourrait bien aller vous récupérer en pleine nuit au milieu du fleuve, hein?
Non, moi je vous parle d'un vol à très basse altitude, silencieux et sûr.
Comment est-ce possible, dites-vous?
C'est là mon secret. Entendons-nous bien toutefois. Je veux bien vous le dévoiler mais il faut absolument que ça reste entre nous. Le jurez-vous sur la tête de votre mère? Vous êtes né de parents inconnus, dites-vous? Allons, ne faites pas le pitre. Jurez-le... Bon, ça va.
Le monde est si méchant, vous savez. Mon secret est si simple qu'on pourrait m'accuser de sorcellerie ou d'avoir vendu mon âme au diable ou, même pire, d'être un membre de la secte des raëliens.
C'est bien parce que vous êtes vraiment un être au-delà du commun, déterminé comme on n'en voit plus et, par-dessus tout, possédant une foi à soulever les montagnes, que je vous dévoilerai ce secret.
Le vol dont il est question ici se pratique sans l'aide d'aucun appareil. Il s'agit simplement d'avoir un vêtement approprié. Une simple tunique, assez ample pour faciliter la portance lorsqu'on ouvre les bras. Rien d'autre, je vous l'assure. Tout est dans la tête.
Il faut évidemment se trouver un juchoir pour le départ, comme l'on fait en deltaplane. Je vous recommande fortement un clocher d'église. D'abord parce que vous en trouverez plusieurs commodément situés le long du fleuve, mais surtout parce que vous trouverez au sommet de ces saints lieux une ambiance propice au recueillement, ingrédient indispensable au vol libre que je vous propose ici. Comme vous le savez, la plupart des églises sont verrouillées de jour comme de nuit. Alors il vous faudra peut-être vous glisser dans le clocher à la faveur de la messe du matin. Apportez-vous un petit lunch, car vous devrez attendre jusqu'à la nuit dans votre perchoir. Des choses légères. Un estomac lourd tient mal l'air.
Choisissez une nuit de pleine lune pour bien jouir du paysage. Recueillez-vous une bonne heure avant le décollage. Imaginez-vous volant dans la nuit étoilée. Ne pensez qu'à ça. Le moment venu, montez sur l'appui du clocher qui donne du côté du fleuve en prenant bien soin de ne pas heurter le battant de la cloche. Ce n'est pas le moment d'alerter tout le village. Dès lors, concentrez-vous bien. Je vous assure que si, à ce moment, vous parvenez à vous visualiser volant dans les airs et vous y croyez, ça marchera. Fléchissez alors les genoux, descendez les bras le long du corps et, d'une solide détente des jarrets, projetez-vous vers le haut à un angle de 45o en lançant les bras vers l'avant d'un mouvement vigoureux pour tirer votre corps vers le haut (vous avez déjà vu faire Superman, n'est-ce pas?). A partir de ce moment, ne laissez jamais, vous m'entendez, JAMAIS, le moindre doute envahir votre esprit.
À une hauteur de deux à trois cents mètres, abaissez les bras à un angle d'environ 30o de l'axe du corps et tournez les mains vers l'avant par une rotation des avant-bras (vous savez comme le fait la statue du Seigneur lorsqu'Il dit "Laissez venir à Moi les petits enfants"). Ce simple mouvement de freinage aura pour effet de vous amener à l'horizontale. Une fois ainsi établi à l'horizontale, détournez les mains. Vous naviguerez alors parallèlement au sol. À ce moment, ouvrez les bras comme pour faire le saut de l'ange. Ceci assurera votre stabilité. Maintenez cette position pendant quelques minutes pour bien sentir la portance de l'air. Tournez alors légèrement les paumes vers l'avant et vous vous verrez aussitôt prendre de l'altitude. Tournez- les vers l'arrière et vous redescendrez. Vos mains jouent le rôle des volets sur les ailes d'un avion. Basculez le corps vers la gauche ou vers la droite et vous vous verrez aussitôt virer du côté où vous avez basculé. A partir de là, je vous laisse découvrir vous-même les merveilles du vol et toutes les pirouettes et cabrioles que vous ne tarderez pas à apprendre.
Laissez-moi toutefois vous suggérer un itinéraire pour cette première envolée au-dessus du fleuve. Partez de Champlain, ce fort joli petit village à quelques kilomètres à l'est du Cap-de-la-Madeleine sur la rive nord du Saint-Laurent et descendez avec le courant. Si vous longez la rive, faites attention aux cargos qui passent si près qu'on les croirait en train de se faire un chemin dans les pelouses derrière les maisons. Je vous laisse découvrir Batiscan, Sainte-Anne-de-la-Pérade et Grondines. Ensuite, ce sera Deschambault et sa place de l'église qui vaut vraiment le coup d'oeil, puis Portneuf avec son quai en eaux profondes de près d'un kilomètre de long. Tiens, là, je vous suggère de partir de la rive et de remonter en rase-mottes tout le long du quai pour soudain déboucher au-dessus des eaux noires du fleuve. Frissons, saisissement et ravissement garantis. Pour finir en beauté, vous remontez en traversant le fleuve pour aller planer au-dessus des falaises de la Pointe du Platon où vous découvrirez le magnifique domaine Joly-De ¬Lotbinière. Dès que vous reviendrez au-dessus du fleuve, basculez bien le corps vers la droite pour prendre l'incroyable coude à 90o que fait le fleuve immédiatement à l'est de Portneuf pour couler vers Cap-Santé et son pittoresque Vieux-Chemin qui débouche sur son imposante église de 1755. Puis ce sera Donnacona et les hautes cheminées de son usine de papier crachant leur fumée blanche dans la nuit noire, Neuville avec son petit village perché sur la colline, Saint-Augustin et son vieux Chemin du Roi qui longe le fleuve, Cap-Rouge et son extraordinaire chemin de fer aérien, les deux ponts de Québec, le Cap Diamant...avez-vous déjà vu le Château Frontenac la nuit du haut des airs? C'est un spectacle, je vous assure, tout un spectacle!
Écoutez, je parle, je parle, mais il est bien inutile de décrire avec des mots le voyage que vous entreprendrez. C'est tout simplement une aventure féerique et exaltante qu'il faut vivre soi-même. Vous m'en donnerez des nouvelles.
Est-ce que moi-même j'ai fait ce voyage, dites-vous?
Non, hélas, non. Ce n'est pas le désir, ni la foi qui manquent, croyez-moi. C'est simplement qu'à mon âge je n'ai plus assez de ressort dans les jarrets pour l'élan initial. Et puis ma santé est un peu fragile. Dans la nuit fraîche, vous savez, une pneumonie est si vite attrapée.
Comment alors puis-je être aussi certain que l'on peut ainsi voler?
Écoutez, j'ai lu la recette du vol autonome dans un vieux livre tout ce qu'il y a de plus sérieux où l'on traite de sujets aussi mystérieux que l'alchimie, les Rose-Croix, la théosophie et la pierre philosophale, pour ne mentionner que ceux-là. Ce livre est si vieux en fait que beaucoup de caractères sont effacés, usés sans doute par les doigts des vieux sages qui l'ont feuilleté. Je ne suis même pas arrivé à déchiffrer le titre du chapitre qui traite du vol autonome. Les seules lettres que j'ai pu reconnaître sont celles-ci:
_es _êv_s _o_s
Peut-être, de votre côté, arriverez-vous à déchiffrer ce mystérieux titre?
Quoiqu'il en soit, je vous souhaite bon voyage**
*Extrait de Épitaphe pour une brouette – Jean Marcoux Éd. Les Quinze 1994
** Si jamais vous, Armelle, décidiez de tenter l’aventure, munissez-vous d’un petit parachute au cas où vous rencontreriez une poche d’air. Je ne voudrais surtout pas être privé de vos carnets de voyage.
lundi 15 mars 2010
Rêve de printemps
Ma chère Jeannette,
Depuis le temps que tu rêves d’une ballade en train, eh bien, c’est décidé : nous allons la faire cette ballade. Et pas n’importe quelle ballade.
J’ai tout planifié : j’ai acheté la locomotive qui tirait autrefois le tortillard de Québec à la Malbaie, payé les droits de passage sur les rails à la compagnie Chemin de fer de Charlevoix, fait vérifier la mécanique de l’engin et refait la peinture. Je lui ai aussi donné un petit air rétro avec son gros oeil de cyclope et sa fausse cheminée (en fait, il est propulsé par un moteur diesel). J’y ai aussi installé deux gros sièges à l’avant et j’ai triché un peu sur l’aménagement de la cabine pour nous offrir une vue panoramique sur le paysage. À côté de ton siège, il y aura, descendant du plafond, une cordelette pour actionner le sifflet. C’est toi qui feras siffler le train pour avertir les chemineaux, les vaches et les orignaux de libérer la voie. J’ai planté deux drapeaux du Québec en V sur l’avant de la loco pour bien afficher nos couleurs. J’ai attelé à l’arrière un wagon toutes commodités qui nous servira de chambre à coucher, vivoir et salle de toilette. J’ai même fait écrire ton nom sur les flancs de l’engin.
Nous tirerons aussi quelques grands wagons-lits pour accueillir tous ces amis qui lisent mon blogue et d’autres wagons toutes commodités. J’ajouterai aussi un wagon-restaurant. Ce sera une équipée du tonnerre.
J’ai engagé une grosse équipe de cheminots pour prolonger les rails tout le long du fleuve jusqu’à Natashquan et construire des ponts pour enjamber les rivières que croisera notre route. J’ai aussi engagé des menuisiers pour bâtir des gares tout au long du parcours. Ce sont des bâtisses d’autrefois, lambrissées de bois, couleur sang de bœuf, avec des toits noirs. Puis, j’ai appris à conduire notre nouvel engin. C’est facile. Je te montrerai.
Tout est prêt. Prépare-toi de ton côté. Apporte de bons vêtements car nous arrêterons ici et là pour marcher sur la grève dans les matins lumineux ou dans les nuits d’aurores boréales. Achète quelques bouteilles pour les pauses de fins d’après-midi. Un peu de bouffe peut-être pour les petits en-cas de la première journée. Pour le reste, ne t’en fais pas : nous nous approvisionnerons dans les petits villages sur notre chemin. Il ne faudra surtout pas oublier les grosses caisses remplies des livres neufs que nous aurons achetés à la librairie Pantoute de la rue Saint-Jean et à la Bouquinerie de la rue Cartier et aussi de plusieurs bouquins usagés découverts à «La bonne occasion» de la rue Saint-Jean (là où il est écrit que «Lire fait pousser les cheveux») et au Colisée du livre.
La première journée, nous arrêterons au Cap Tourmente pour une randonnée dans ses sentiers habités par les oiseaux. Puis, les journées suivantes, nous ferons halte à Petite-Rivière-St-François pour saluer les aubergistes de La Courtepointe qui nous ont déjà si bien accueillis et même leur proposer une ballade sur rail à eux et à leurs invités. Ensuite, à St-Joseph-de-la-Rive où nous monterons à bord des vieilles goélettes échouées sur la rive. De là, si vous le voulez bien, toi et nos voyageurs, nous prendrons le traversier de l’Île-aux-Coudres pour aller voir les vieux moulins et goûter la paix du soir au bassin à hirondelles. Au retour, nous irons marcher longuement sur la grève de Cap-aux-Oies où vivait mon grand-père, tu sais celui qui a raconté la création du monde à notre petit-fils.
Nous ferons une longue pause à St-Irénée où nous assisterons à l’un de ces merveilleux concerts nocturnes du Domaine Forget. Puis, je vous ferai découvrir, à toi et à nos passagers, le quai de Port-au-Persil où nous causerons un long moment avec les peintres du dimanche avant de nous engager sur la berge rocailleuse pour nous rendre, tout à côté, à la petite chapelle protestante où nous nous recueillerons dans la fraîcheur et la blancheur des lieux avant de déposer une petite obole dans le tronc des pauvres en sortant. Si nos voyageurs se sentent les jambes assez solides, nous grimperons alors la côte abrupte qui nous amènera à l’auberge La Petite Madeleine dont la large galerie offre une vue époustouflante sur les montagnes qui plongent dans le fleuve.
Le lendemain matin, nous filerons d’un trait à Baie-Ste-Catherine pour franchir le Saguenay sur le traversier que j’aurai fait construire spécialement dans les chantiers de Lévis pour y charger notre locomotive et ses wagons. En traversant, je vous dirai de regarder vers l’ouest où, juchée dans les hauteurs du Cap Trinité, trône une statue de la Vierge.
Nous stopperons notre engin dans la baie de Tadoussac pour admirer les luxueux yachts et les gros navires d’excursion aux baleines. Les touristes étonnés s’agglutineront autour de nous pour nous questionner sans fin sur notre mystérieux engin. Nous leur permettrons de monter à bord et toi, avec les autres femmes de notre convoi, ferez visiter notre wagon aux femmes ébahies et tu leur raconteras en détail notre aventure tandis que moi, j’expliquerai aux hommes le fonctionnement de la mécanique. Puis, nous arpenterons les rues de cette petite ville colorée. Peut-être aussi irons-nous faire le tour du Sentier de la Pointe qui offre de superbes vues sur la baie de Tadoussac. Le soir venu, nous coucherons dans le grand hôtel, si nos hôtes le veulent bien.
Le lendemain matin, nous roulerons quelques kilomètres vers l’est pour nous rendre au Cap-de-Bon-Désir. Là, jumelles à la main, nous passerons de longues heures, paresseusement étendus sur le rivage rocheux, à épier les baleines qui viendront faire le dos rond à quelques mètres de nous, dans la mer étincelante.
Puis, de là, nos rails sinueux continueront de suivre la route 138 jusqu’aux Escoumins et une multitude de petits villages où, dignes émules du héros de Jacques Poulin, nous donnerons rendez-vous aux villageois pour leur distribuer les livres empilés dans nos grandes caisses.
Le soir, parfois, ils nous inviteront à souper à la maison. Alors, au coin du feu, ils nous raconteront l’histoire d’amour qu’ils entretiennent avec la mer et nous, nous leur parlerons des pays merveilleux qu’ils découvriront dans les livres que nous leur aurons apportés.
D’autres soirs, nous monterons de grands feux de joie sur la grève et nous chanterons, réciterons des poèmes et nous lancerons dans des danses endiablées autour du feu.
À Baie-Comeau, nous ferons halte pour aller visiter le barrage Manic-Deux, là où Georges D’or chantait si bien l’ennui des travailleurs séparés de leurs amours.
Puis, de plus en plus solitaires dans la forêt de la Côte Nord, nous passerons à Godbout où nous irons voir la grande attraction locale : le départ du traversier pour Matane.
À Sept-Îles, nous ferons une petite croisière autour de l’île du Corossol, un sanctuaire protégé où abonde une multitude d’oiseaux marins comme les goélands, les sternes et les cormorans. Puis, nous nous rendrons au belvédère de la pointe de la rivière Moisie où s’entremêlent l’eau douce de la rivière et l’eau salée du golfe Saint-Laurent.
De là, nous nous engagerons dans un pays de plus en plus désertique, sillonné d’une multitude de rivières aux noms qui disent leur éloignement et qui viennent se jeter dans la mer : Rivière Pigou, Rivière aux Graines, Rivière au Tonnerre … Nous serons en pleine Minganie. Passé Havre-St-Pierre, nous aurons le sentiment d’être oubliés dans ce pays désolé et la tristesse tentera de se faire un chemin dans nos âmes.
C’est alors que nous nous mettrons tous à chanter pleine voix pour peupler la forêt. Les loups, les orignaux, les ours et les chevreuils s’approcheront pour voir ces curieux bipèdes chevauchant leur engin monstrueux.
Après Aguanish, je mettrai pleine vapeur (ou faut-il dire pleins gaz car nous roulerons au diesel). Le moteur rugira, les étincelles fuseront sous nos roues, les cadrans menaceront d’exploser, les rails deviendront brûlants et passeront près de fondre, nos wagons à l’arrière, brassés de tous côtés, auront peine à suivre le tempo. Tu tireras sans relâche le sifflet d’alarme pour écarter de la voie les bêtes imprudentes. Nous roulerons à un train d’enfer si bien que nous manquerons la dernière courbe menant à Natashquan et nous décollerons littéralement pour prendre un envol puissant vers le ciel.
Les gens de l’aéroport, tout près de là, se demanderont quel est cet incroyable aéronef qui décolle sans attendre la permission de la tour de contrôle. Rien d’étonnant pourtant, Félix Leclerc l’a fait bien avant nous dans son P’tit train du nord :
Oh! Le train pour Sainte-Adèle
Est rendu dans l’bout d’Mont-Laurier
Personne n’a pu l’arrêter
Paraîtrait qu’on l’a vu filer
Dans l’firmament la nuit passée
Es-tu prête à prendre ce risque …? Oui, dis-tu. Alors, coiffe cette casquette de cheminot qui te donne un air coquin et EN VOITURE! Avec nos passagers à la fois éberlués et ravis.
Tendresse,
Ton mécanicien, chauffeur et amant.
Depuis le temps que tu rêves d’une ballade en train, eh bien, c’est décidé : nous allons la faire cette ballade. Et pas n’importe quelle ballade.
J’ai tout planifié : j’ai acheté la locomotive qui tirait autrefois le tortillard de Québec à la Malbaie, payé les droits de passage sur les rails à la compagnie Chemin de fer de Charlevoix, fait vérifier la mécanique de l’engin et refait la peinture. Je lui ai aussi donné un petit air rétro avec son gros oeil de cyclope et sa fausse cheminée (en fait, il est propulsé par un moteur diesel). J’y ai aussi installé deux gros sièges à l’avant et j’ai triché un peu sur l’aménagement de la cabine pour nous offrir une vue panoramique sur le paysage. À côté de ton siège, il y aura, descendant du plafond, une cordelette pour actionner le sifflet. C’est toi qui feras siffler le train pour avertir les chemineaux, les vaches et les orignaux de libérer la voie. J’ai planté deux drapeaux du Québec en V sur l’avant de la loco pour bien afficher nos couleurs. J’ai attelé à l’arrière un wagon toutes commodités qui nous servira de chambre à coucher, vivoir et salle de toilette. J’ai même fait écrire ton nom sur les flancs de l’engin.
Nous tirerons aussi quelques grands wagons-lits pour accueillir tous ces amis qui lisent mon blogue et d’autres wagons toutes commodités. J’ajouterai aussi un wagon-restaurant. Ce sera une équipée du tonnerre.
J’ai engagé une grosse équipe de cheminots pour prolonger les rails tout le long du fleuve jusqu’à Natashquan et construire des ponts pour enjamber les rivières que croisera notre route. J’ai aussi engagé des menuisiers pour bâtir des gares tout au long du parcours. Ce sont des bâtisses d’autrefois, lambrissées de bois, couleur sang de bœuf, avec des toits noirs. Puis, j’ai appris à conduire notre nouvel engin. C’est facile. Je te montrerai.
Tout est prêt. Prépare-toi de ton côté. Apporte de bons vêtements car nous arrêterons ici et là pour marcher sur la grève dans les matins lumineux ou dans les nuits d’aurores boréales. Achète quelques bouteilles pour les pauses de fins d’après-midi. Un peu de bouffe peut-être pour les petits en-cas de la première journée. Pour le reste, ne t’en fais pas : nous nous approvisionnerons dans les petits villages sur notre chemin. Il ne faudra surtout pas oublier les grosses caisses remplies des livres neufs que nous aurons achetés à la librairie Pantoute de la rue Saint-Jean et à la Bouquinerie de la rue Cartier et aussi de plusieurs bouquins usagés découverts à «La bonne occasion» de la rue Saint-Jean (là où il est écrit que «Lire fait pousser les cheveux») et au Colisée du livre.
La première journée, nous arrêterons au Cap Tourmente pour une randonnée dans ses sentiers habités par les oiseaux. Puis, les journées suivantes, nous ferons halte à Petite-Rivière-St-François pour saluer les aubergistes de La Courtepointe qui nous ont déjà si bien accueillis et même leur proposer une ballade sur rail à eux et à leurs invités. Ensuite, à St-Joseph-de-la-Rive où nous monterons à bord des vieilles goélettes échouées sur la rive. De là, si vous le voulez bien, toi et nos voyageurs, nous prendrons le traversier de l’Île-aux-Coudres pour aller voir les vieux moulins et goûter la paix du soir au bassin à hirondelles. Au retour, nous irons marcher longuement sur la grève de Cap-aux-Oies où vivait mon grand-père, tu sais celui qui a raconté la création du monde à notre petit-fils.
Nous ferons une longue pause à St-Irénée où nous assisterons à l’un de ces merveilleux concerts nocturnes du Domaine Forget. Puis, je vous ferai découvrir, à toi et à nos passagers, le quai de Port-au-Persil où nous causerons un long moment avec les peintres du dimanche avant de nous engager sur la berge rocailleuse pour nous rendre, tout à côté, à la petite chapelle protestante où nous nous recueillerons dans la fraîcheur et la blancheur des lieux avant de déposer une petite obole dans le tronc des pauvres en sortant. Si nos voyageurs se sentent les jambes assez solides, nous grimperons alors la côte abrupte qui nous amènera à l’auberge La Petite Madeleine dont la large galerie offre une vue époustouflante sur les montagnes qui plongent dans le fleuve.
Le lendemain matin, nous filerons d’un trait à Baie-Ste-Catherine pour franchir le Saguenay sur le traversier que j’aurai fait construire spécialement dans les chantiers de Lévis pour y charger notre locomotive et ses wagons. En traversant, je vous dirai de regarder vers l’ouest où, juchée dans les hauteurs du Cap Trinité, trône une statue de la Vierge.
Nous stopperons notre engin dans la baie de Tadoussac pour admirer les luxueux yachts et les gros navires d’excursion aux baleines. Les touristes étonnés s’agglutineront autour de nous pour nous questionner sans fin sur notre mystérieux engin. Nous leur permettrons de monter à bord et toi, avec les autres femmes de notre convoi, ferez visiter notre wagon aux femmes ébahies et tu leur raconteras en détail notre aventure tandis que moi, j’expliquerai aux hommes le fonctionnement de la mécanique. Puis, nous arpenterons les rues de cette petite ville colorée. Peut-être aussi irons-nous faire le tour du Sentier de la Pointe qui offre de superbes vues sur la baie de Tadoussac. Le soir venu, nous coucherons dans le grand hôtel, si nos hôtes le veulent bien.
Le lendemain matin, nous roulerons quelques kilomètres vers l’est pour nous rendre au Cap-de-Bon-Désir. Là, jumelles à la main, nous passerons de longues heures, paresseusement étendus sur le rivage rocheux, à épier les baleines qui viendront faire le dos rond à quelques mètres de nous, dans la mer étincelante.
Puis, de là, nos rails sinueux continueront de suivre la route 138 jusqu’aux Escoumins et une multitude de petits villages où, dignes émules du héros de Jacques Poulin, nous donnerons rendez-vous aux villageois pour leur distribuer les livres empilés dans nos grandes caisses.
Le soir, parfois, ils nous inviteront à souper à la maison. Alors, au coin du feu, ils nous raconteront l’histoire d’amour qu’ils entretiennent avec la mer et nous, nous leur parlerons des pays merveilleux qu’ils découvriront dans les livres que nous leur aurons apportés.
D’autres soirs, nous monterons de grands feux de joie sur la grève et nous chanterons, réciterons des poèmes et nous lancerons dans des danses endiablées autour du feu.
À Baie-Comeau, nous ferons halte pour aller visiter le barrage Manic-Deux, là où Georges D’or chantait si bien l’ennui des travailleurs séparés de leurs amours.
Puis, de plus en plus solitaires dans la forêt de la Côte Nord, nous passerons à Godbout où nous irons voir la grande attraction locale : le départ du traversier pour Matane.
À Sept-Îles, nous ferons une petite croisière autour de l’île du Corossol, un sanctuaire protégé où abonde une multitude d’oiseaux marins comme les goélands, les sternes et les cormorans. Puis, nous nous rendrons au belvédère de la pointe de la rivière Moisie où s’entremêlent l’eau douce de la rivière et l’eau salée du golfe Saint-Laurent.
De là, nous nous engagerons dans un pays de plus en plus désertique, sillonné d’une multitude de rivières aux noms qui disent leur éloignement et qui viennent se jeter dans la mer : Rivière Pigou, Rivière aux Graines, Rivière au Tonnerre … Nous serons en pleine Minganie. Passé Havre-St-Pierre, nous aurons le sentiment d’être oubliés dans ce pays désolé et la tristesse tentera de se faire un chemin dans nos âmes.
C’est alors que nous nous mettrons tous à chanter pleine voix pour peupler la forêt. Les loups, les orignaux, les ours et les chevreuils s’approcheront pour voir ces curieux bipèdes chevauchant leur engin monstrueux.
Après Aguanish, je mettrai pleine vapeur (ou faut-il dire pleins gaz car nous roulerons au diesel). Le moteur rugira, les étincelles fuseront sous nos roues, les cadrans menaceront d’exploser, les rails deviendront brûlants et passeront près de fondre, nos wagons à l’arrière, brassés de tous côtés, auront peine à suivre le tempo. Tu tireras sans relâche le sifflet d’alarme pour écarter de la voie les bêtes imprudentes. Nous roulerons à un train d’enfer si bien que nous manquerons la dernière courbe menant à Natashquan et nous décollerons littéralement pour prendre un envol puissant vers le ciel.
Les gens de l’aéroport, tout près de là, se demanderont quel est cet incroyable aéronef qui décolle sans attendre la permission de la tour de contrôle. Rien d’étonnant pourtant, Félix Leclerc l’a fait bien avant nous dans son P’tit train du nord :
Oh! Le train pour Sainte-Adèle
Est rendu dans l’bout d’Mont-Laurier
Personne n’a pu l’arrêter
Paraîtrait qu’on l’a vu filer
Dans l’firmament la nuit passée
Es-tu prête à prendre ce risque …? Oui, dis-tu. Alors, coiffe cette casquette de cheminot qui te donne un air coquin et EN VOITURE! Avec nos passagers à la fois éberlués et ravis.
Tendresse,
Ton mécanicien, chauffeur et amant.
samedi 13 février 2010
Pourquoi je t'aime
Tu me demandes pourquoi je t'aime
C'est bien d'une femme
Toutes ces questions
Pourquoi je t'aime, dis-tu
C'est bien là ta question?
Tu sais bien pourtant
Que ce sont là des choses
Qu’on ne demande pas
Laisse-moi te dire
Que dans ma famille
Ça ne se faisait pas
Tu me dis macho
Voilà un bien gros mot
Qui ressemble à un piège
Si après toutes ces années
Tu ne le sais pas
Tu le sauras jamais
Tu insistes quand même
Et attends ma réponse
À ton pourquoi je t’aime
Alors que pour tout dire
Je ne sais pas moi-même
Répondre à ta question
Tu ne lâches pas
Et veux que te le dise
Bon, alors voilà
Je veux bien essayer
De te dire pourquoi
Mais c’est bien parce que c’est toi
Ce n'est pas en tout cas
Parce que tu es blonde
Ou que tu as les yeux bleus
Ni que tu es maigre ou grasse
Tu es entre les deux
Voilà, je sais, ça me vient maintenant
C’est parce que tu es grand-mère
Et que je suis grand-père
Les grands-pères, c'est bien connu
Aiment les grands-mères
Non ? Ce n’est pas une bonne raison ?
Bien, j’en ai une meilleure
C’est que je suis silencieux
Et que tu parles pour deux
Tu protestes et t’indignes?
Bon alors, attends un peu...
Je l'ai trouvé, je crois
C'est parce que tu aimes les oranges
Et que nous les aimons tous deux
Aimer les mêmes choses
Rapproche les êtres
Ça aussi, c'est bien connu
Tu te moques de moi?
Les oranges ça ne vaut pas?
Les pamplemousses alors?
Nous les aimons bien tous deux, n'est-ce pas?
Non, ça non plus ça ne vaut pas?
Allons, aide-moi un peu
Car seul je ne trouve pas
Toi non plus, tu ne sais pas?
Alors comment veux-tu que je sache, moi,
Pourquoi je t'aime, toi?
Je t'aime parce que c'est toi
Voilà, ne cherche pas.
C'est bien d'une femme
Toutes ces questions
Pourquoi je t'aime, dis-tu
C'est bien là ta question?
Tu sais bien pourtant
Que ce sont là des choses
Qu’on ne demande pas
Laisse-moi te dire
Que dans ma famille
Ça ne se faisait pas
Tu me dis macho
Voilà un bien gros mot
Qui ressemble à un piège
Si après toutes ces années
Tu ne le sais pas
Tu le sauras jamais
Tu insistes quand même
Et attends ma réponse
À ton pourquoi je t’aime
Alors que pour tout dire
Je ne sais pas moi-même
Répondre à ta question
Tu ne lâches pas
Et veux que te le dise
Bon, alors voilà
Je veux bien essayer
De te dire pourquoi
Mais c’est bien parce que c’est toi
Ce n'est pas en tout cas
Parce que tu es blonde
Ou que tu as les yeux bleus
Ni que tu es maigre ou grasse
Tu es entre les deux
Voilà, je sais, ça me vient maintenant
C’est parce que tu es grand-mère
Et que je suis grand-père
Les grands-pères, c'est bien connu
Aiment les grands-mères
Non ? Ce n’est pas une bonne raison ?
Bien, j’en ai une meilleure
C’est que je suis silencieux
Et que tu parles pour deux
Tu protestes et t’indignes?
Bon alors, attends un peu...
Je l'ai trouvé, je crois
C'est parce que tu aimes les oranges
Et que nous les aimons tous deux
Aimer les mêmes choses
Rapproche les êtres
Ça aussi, c'est bien connu
Tu te moques de moi?
Les oranges ça ne vaut pas?
Les pamplemousses alors?
Nous les aimons bien tous deux, n'est-ce pas?
Non, ça non plus ça ne vaut pas?
Allons, aide-moi un peu
Car seul je ne trouve pas
Toi non plus, tu ne sais pas?
Alors comment veux-tu que je sache, moi,
Pourquoi je t'aime, toi?
Je t'aime parce que c'est toi
Voilà, ne cherche pas.
vendredi 29 janvier 2010
La croisière
"Dis, Émile, tu ne trouves pas que notre bateau penche beaucoup?
- Agathe chérie, je t'ai dit cent fois de ne pas dire bateau en parlant de notre navire. Ça fait ignorant. Nous sommes en croisière et il y a à bord des tas de gens riches et instruits et au langage châtié. Alors ce bateau comme tu dis est un paquebot, pa-que-bot. Souviens-t'en, force-toi un peu, je t'en prie chérie.
- Ah, Émile, si tu savais comme je te trouve chanceux d'avoir toujours le mot juste et comme je te trouve patient de toujours te donner la peine de tout m'apprendre. Mais tu ne trouves pas que notre ... notre pa-que-bot, c'est ça, hein Émile, pa-que-bot?
- Oui, c'est ça, sauf qu'on ne prononce pas le "e". C'est un "e" muet. Il faut dire "pakbo".
- Mais pourtant tu m'as dit ...
- Oui, oui, je sais, je t'ai dit pa-que-bot mais c'était pour bien t'entrer le mot dans la tête. Ça s'écrit pa-que-bot mais il faut prononcer pakbo.
- Ah, que c'est compliqué ces choses-là. Y a des fois où je me dis que les sourds-muets sont bien chanceux.
- Allons donc. Mais tu voulais me dire quelque chose à propos de notre paquebot ... ?
- Ah oui, tu ne trouves pas que notre paquebot, tu vois le mot me vient tout seul maintenant, tu ne trouves pas que notre paquebot penche un peu?
- On ne dit pas "penche" à propos d'un navire, chérie, on dit "gîte". Le paquebot gîte.
- "Gîte" comme dans "gîte du passant"?
- Oui, c'est ça, comme dans "gîte du passant".
- C'est curieux ça parce qu'ici, en pleine mer, y a pas beaucoup de passants, hein Émile?
- Non, pas beaucoup, chérie.
- Mais il gîte quand même.
- Écoute, je vais t'expliquer, chérie. Lorsque la vague frappe un navire en travers, elle le fait balancer d'un bord sur l'autre. Ce mouvement s'appelle le roulis et on dit alors que le navire roule. C'est absolument normal chez un navire.
- Alors quand le bateau, je veux dire le paquebot, roule rien que d'un côté comme maintenant, est-ce parce qu'il est toujours sur la même vague?
- Non, chérie, dans le moment notre paquebot ne roule pas car la mer est étale.
- C'est quoi ça une mer tétale?
- Pas tétale, chérie, une mer étale.
- Bon je vois, c'est quoi ça une mer rétale?
- Pas rétale, chérie, étale.
- Mais enfin, Émile, c'est toi qui ...
- Bon enfin, passons. On dit de la mer qu'elle est étale lorsqu'elle est immobile. Il n'y a pas de vagues.
- Ah, je vois. Mais si la mer est tétale, pourquoi est-ce que le paquebot penche comme ça?
- Gîte, g-î-t-e, chérie, n'oublie pas.
- Ah oui, j'oubliais. Mais pourquoi est-ce qu'il gîte comme ça?
- Mais c'est parce qu'il prend eau, chérie.
- Ah, je vois ... mais pourquoi est-ce qu'il prend eau?
- Tiens, viens voir par le hublot. Tu vois cet énorme iceberg là? Eh bien tantôt, notre paquebot est entré en collision avec cet iceberg qui a déchiré l'étrave et tout un pan de notre flanc bâbord.
- C'est quoi ça, Émile, le flanc d'abord?
- Pas le flanc d'abord, le flanc bâbord, b-â-b-o-r-d. Le flanc bâbord, c'est le côté gauche d'un navire.
- C'est ça le gros boum qu'on a entendu tantôt et qui nous a jetés au bas du lit juste au moment où ... ? Ah, pauvre chéri, toi qui pour une fois ...
- Allons, allons, on ne parle pas de ces choses-là. Oui, c'est ça le gros "boum" comme tu dis.
- Mais Émile, est-ce que notre paquebot va maintenant retomber sur ses pattes?
- Un navire n'a pas de pattes, chérie. Tu veux sans doute dire "Est-ce que notre paquebot va retrouver son aplomb"? Je crains bien que non, ma chérie.
- Alors, Émile, est-ce que le bateau va revirer à l'envers?
- Voyons, Agathe, quel est ce langage? Il faut dire "Est-ce que le paquebot va chavirer?" Mais pour répondre à ta question, je dirais que non, il ne va pas "revirer à l'envers" comme tu dis. Il va basculer sur le flanc ou peut-être piquer du nez car c'est surtout par l'avant que l'eau s'engouffre.
- Ah, Émile, je perds pied, je perds pied.
- Mais c'est bien normal, chérie. C'est parce que l'eau s'engouffre de plus en plus rapidement et que, en conséquence, notre paquebot gîte de plus en plus.
- Et cet autre gros boum maintenant, tu as entendu cet autre gros boum, Émile?
- Oui, je l'ai très bien entendu. Faut pas s'en étonner, tu sais. C'est probablement que, au contact de l'eau de mer qui est glacée, la chaudière chauffée à blanc vient d'exploser.
- Émile, regarde, nous perdons le plancher, nous sommes maintenant debout sur le mur de gauche.
- Mais oui, chérie, c'est parce que le paquebot a maintenant complètement basculé sur son flanc bâbord. Alors c'est bien normal que le plancher grimpe au mur si tu veux bien me passer l'expression.
- Ah, Émile, j'ai les pieds mouillés maintenant et ce que l'eau est froide, je vais sûrement attraper un rhume carabiné.
- Ce n'est pas étonnant que l'eau soit froide, chérie, on est au large des côtes du Groenland, tu sais.
- Dis, Émile, est-ce qu'on est en train de couler?
- Oui, chérie, on dirait bien et c'est facile à comprendre. Je t'explique: si un navire flotte c'est parce que tout corps plongé dans l'eau reçoit une poussée de bas en haut égale au poids du volume d'eau déplacé. Lorsque l'eau s'engouffre dans un navire, ce qui se produit c'est que le poids de l'eau à l'intérieur du navire, ajouté au poids du navire lui-même, devient supérieur à la poussée de l'eau sous le navire et, dans ce cas, le navire s'enfonce. C'est la loi d'Archimède.
- Cet Archimède, c'est le commandant du navire?
- Quoi, qu'est-ce que tu dis?
- Mais oui, rappelle-toi, Émile, tu m'as dit pas plus tard qu'hier que c'est le commandant qui est le maître du navire et que c'est lui qui fait la loi à bord et maintenant tu me parles de la loi d'Archimède alors je te demande si Archimède est le commandant du navire. Tu as de ces trous de mémoire ces derniers temps, mon Émile. Tu devrais faire un peu plus attention.
- Mais non, ma chérie, Archimède n'est pas le commandant du navire. C'est un savant grec.
- Ah! Et s'il est à bord ce savant grec, chéri, est-ce qu'il ne pourrait pas changer sa loi et remettre le navire d'aplomb?
- Non, il n'est pas à bord, ma chérie, et, de toute façon, je crains bien qu'il ne pourrait pas changer sa loi.
- Alors, Émile, si le navire coule, est-ce qu'on va couler avec?
- C'est bien probable, ma chérie, car à la vitesse où notre navire s'enfonce nous n'aurons sûrement pas le temps de monter sur le pont et de sauter à bord d'une chaloupe de sauvetage.
- Est-ce qu'on va se retrouver à la nage en pleine mer?
- Non, je ne crois pas, ma chérie. Nous allons probablement rester emprisonnés ici car tant que l'eau n'aura pas complètement envahie notre cabine, la pression de l'eau nous empêchera d'ouvrir la porte. Et même si nous réussissons à franchir la porte, il faudra remonter jusqu'au pont supérieur qui sera déjà lui-même submergé et là, le remous causé par notre paquebot en s'enfonçant nous entraînera vers le fond.
- Émile, Émile, j'ai de l'eau jusque sous les bras. Serre-moi fort car elle me soulève et m'emporte".
Alors, Émile serra tendrement Agathe contre lui et, tandis qu'ils tourbillonnaient tous deux comme dans une grande valse autour de la cabine, il la rassura en lui disant:
"Tu vois, chérie, ce que je t'expliquais à propos de la loi d'Archimède, nous l'expérimentons déjà sur nos propres corps. N'est-ce pas merveilleux ces lois de la physique?"
-----------------------------------------
C'est sur ces consolantes pensées qu'Émile et Agathe, tendrement enlacés, s'enfoncèrent dans les eaux glacées qui baignent le Groenland.
Ce dialogue, que le lecteur incrédule jugera sans doute trop romantique pour être crédible, est pourtant véridique jusque dans ses virgules. Il est rapporté mot à mot dans le journal de bord de mon trisaïeul qui était commandant du paquebot et qui a eu la présence d'esprit de sauter dans un canot de sauvetage dès qu'il a vu que le naufrage était inévitable. Il a eu, a-t-il écrit, tout le temps de se remémorer ce dialogue dans ses moindres détails car il a passé le reste de sa vie en prison pour avoir déserté son navire en perdition. Mais, comme il le disait si bien lui-même, "Mieux vaut être vivant en prison que mort en liberté". La famille a toujours eu des adages empreints de sagesse.
"Comment, dites-vous, a-t-il su ce qui s'était passé dans la cabine de nos deux amants romantiques?"
Tiens, c'est vrai ça, comment a-t-il pu savoir ça, le vieux «snoreau», lui qui était en train de souquer à se défoncer pour s'éloigner de son navire qui coulait à pic?
J'aurais dû me méfier aussi. Ma mère me disait que, dans la famille de mon père, ils étaient menteurs de père en fils.
"Et moi, là-dedans, dites-vous, ne suis-je pas le dernier rejeton de cette lignée de fieffés menteurs?"
Qu'entendez-vous par là? Vous n'allez quand même pas croire que c'est moi qui ai inventé cette histoire, n'est-ce pas?
- Agathe chérie, je t'ai dit cent fois de ne pas dire bateau en parlant de notre navire. Ça fait ignorant. Nous sommes en croisière et il y a à bord des tas de gens riches et instruits et au langage châtié. Alors ce bateau comme tu dis est un paquebot, pa-que-bot. Souviens-t'en, force-toi un peu, je t'en prie chérie.
- Ah, Émile, si tu savais comme je te trouve chanceux d'avoir toujours le mot juste et comme je te trouve patient de toujours te donner la peine de tout m'apprendre. Mais tu ne trouves pas que notre ... notre pa-que-bot, c'est ça, hein Émile, pa-que-bot?
- Oui, c'est ça, sauf qu'on ne prononce pas le "e". C'est un "e" muet. Il faut dire "pakbo".
- Mais pourtant tu m'as dit ...
- Oui, oui, je sais, je t'ai dit pa-que-bot mais c'était pour bien t'entrer le mot dans la tête. Ça s'écrit pa-que-bot mais il faut prononcer pakbo.
- Ah, que c'est compliqué ces choses-là. Y a des fois où je me dis que les sourds-muets sont bien chanceux.
- Allons donc. Mais tu voulais me dire quelque chose à propos de notre paquebot ... ?
- Ah oui, tu ne trouves pas que notre paquebot, tu vois le mot me vient tout seul maintenant, tu ne trouves pas que notre paquebot penche un peu?
- On ne dit pas "penche" à propos d'un navire, chérie, on dit "gîte". Le paquebot gîte.
- "Gîte" comme dans "gîte du passant"?
- Oui, c'est ça, comme dans "gîte du passant".
- C'est curieux ça parce qu'ici, en pleine mer, y a pas beaucoup de passants, hein Émile?
- Non, pas beaucoup, chérie.
- Mais il gîte quand même.
- Écoute, je vais t'expliquer, chérie. Lorsque la vague frappe un navire en travers, elle le fait balancer d'un bord sur l'autre. Ce mouvement s'appelle le roulis et on dit alors que le navire roule. C'est absolument normal chez un navire.
- Alors quand le bateau, je veux dire le paquebot, roule rien que d'un côté comme maintenant, est-ce parce qu'il est toujours sur la même vague?
- Non, chérie, dans le moment notre paquebot ne roule pas car la mer est étale.
- C'est quoi ça une mer tétale?
- Pas tétale, chérie, une mer étale.
- Bon je vois, c'est quoi ça une mer rétale?
- Pas rétale, chérie, étale.
- Mais enfin, Émile, c'est toi qui ...
- Bon enfin, passons. On dit de la mer qu'elle est étale lorsqu'elle est immobile. Il n'y a pas de vagues.
- Ah, je vois. Mais si la mer est tétale, pourquoi est-ce que le paquebot penche comme ça?
- Gîte, g-î-t-e, chérie, n'oublie pas.
- Ah oui, j'oubliais. Mais pourquoi est-ce qu'il gîte comme ça?
- Mais c'est parce qu'il prend eau, chérie.
- Ah, je vois ... mais pourquoi est-ce qu'il prend eau?
- Tiens, viens voir par le hublot. Tu vois cet énorme iceberg là? Eh bien tantôt, notre paquebot est entré en collision avec cet iceberg qui a déchiré l'étrave et tout un pan de notre flanc bâbord.
- C'est quoi ça, Émile, le flanc d'abord?
- Pas le flanc d'abord, le flanc bâbord, b-â-b-o-r-d. Le flanc bâbord, c'est le côté gauche d'un navire.
- C'est ça le gros boum qu'on a entendu tantôt et qui nous a jetés au bas du lit juste au moment où ... ? Ah, pauvre chéri, toi qui pour une fois ...
- Allons, allons, on ne parle pas de ces choses-là. Oui, c'est ça le gros "boum" comme tu dis.
- Mais Émile, est-ce que notre paquebot va maintenant retomber sur ses pattes?
- Un navire n'a pas de pattes, chérie. Tu veux sans doute dire "Est-ce que notre paquebot va retrouver son aplomb"? Je crains bien que non, ma chérie.
- Alors, Émile, est-ce que le bateau va revirer à l'envers?
- Voyons, Agathe, quel est ce langage? Il faut dire "Est-ce que le paquebot va chavirer?" Mais pour répondre à ta question, je dirais que non, il ne va pas "revirer à l'envers" comme tu dis. Il va basculer sur le flanc ou peut-être piquer du nez car c'est surtout par l'avant que l'eau s'engouffre.
- Ah, Émile, je perds pied, je perds pied.
- Mais c'est bien normal, chérie. C'est parce que l'eau s'engouffre de plus en plus rapidement et que, en conséquence, notre paquebot gîte de plus en plus.
- Et cet autre gros boum maintenant, tu as entendu cet autre gros boum, Émile?
- Oui, je l'ai très bien entendu. Faut pas s'en étonner, tu sais. C'est probablement que, au contact de l'eau de mer qui est glacée, la chaudière chauffée à blanc vient d'exploser.
- Émile, regarde, nous perdons le plancher, nous sommes maintenant debout sur le mur de gauche.
- Mais oui, chérie, c'est parce que le paquebot a maintenant complètement basculé sur son flanc bâbord. Alors c'est bien normal que le plancher grimpe au mur si tu veux bien me passer l'expression.
- Ah, Émile, j'ai les pieds mouillés maintenant et ce que l'eau est froide, je vais sûrement attraper un rhume carabiné.
- Ce n'est pas étonnant que l'eau soit froide, chérie, on est au large des côtes du Groenland, tu sais.
- Dis, Émile, est-ce qu'on est en train de couler?
- Oui, chérie, on dirait bien et c'est facile à comprendre. Je t'explique: si un navire flotte c'est parce que tout corps plongé dans l'eau reçoit une poussée de bas en haut égale au poids du volume d'eau déplacé. Lorsque l'eau s'engouffre dans un navire, ce qui se produit c'est que le poids de l'eau à l'intérieur du navire, ajouté au poids du navire lui-même, devient supérieur à la poussée de l'eau sous le navire et, dans ce cas, le navire s'enfonce. C'est la loi d'Archimède.
- Cet Archimède, c'est le commandant du navire?
- Quoi, qu'est-ce que tu dis?
- Mais oui, rappelle-toi, Émile, tu m'as dit pas plus tard qu'hier que c'est le commandant qui est le maître du navire et que c'est lui qui fait la loi à bord et maintenant tu me parles de la loi d'Archimède alors je te demande si Archimède est le commandant du navire. Tu as de ces trous de mémoire ces derniers temps, mon Émile. Tu devrais faire un peu plus attention.
- Mais non, ma chérie, Archimède n'est pas le commandant du navire. C'est un savant grec.
- Ah! Et s'il est à bord ce savant grec, chéri, est-ce qu'il ne pourrait pas changer sa loi et remettre le navire d'aplomb?
- Non, il n'est pas à bord, ma chérie, et, de toute façon, je crains bien qu'il ne pourrait pas changer sa loi.
- Alors, Émile, si le navire coule, est-ce qu'on va couler avec?
- C'est bien probable, ma chérie, car à la vitesse où notre navire s'enfonce nous n'aurons sûrement pas le temps de monter sur le pont et de sauter à bord d'une chaloupe de sauvetage.
- Est-ce qu'on va se retrouver à la nage en pleine mer?
- Non, je ne crois pas, ma chérie. Nous allons probablement rester emprisonnés ici car tant que l'eau n'aura pas complètement envahie notre cabine, la pression de l'eau nous empêchera d'ouvrir la porte. Et même si nous réussissons à franchir la porte, il faudra remonter jusqu'au pont supérieur qui sera déjà lui-même submergé et là, le remous causé par notre paquebot en s'enfonçant nous entraînera vers le fond.
- Émile, Émile, j'ai de l'eau jusque sous les bras. Serre-moi fort car elle me soulève et m'emporte".
Alors, Émile serra tendrement Agathe contre lui et, tandis qu'ils tourbillonnaient tous deux comme dans une grande valse autour de la cabine, il la rassura en lui disant:
"Tu vois, chérie, ce que je t'expliquais à propos de la loi d'Archimède, nous l'expérimentons déjà sur nos propres corps. N'est-ce pas merveilleux ces lois de la physique?"
-----------------------------------------
C'est sur ces consolantes pensées qu'Émile et Agathe, tendrement enlacés, s'enfoncèrent dans les eaux glacées qui baignent le Groenland.
Ce dialogue, que le lecteur incrédule jugera sans doute trop romantique pour être crédible, est pourtant véridique jusque dans ses virgules. Il est rapporté mot à mot dans le journal de bord de mon trisaïeul qui était commandant du paquebot et qui a eu la présence d'esprit de sauter dans un canot de sauvetage dès qu'il a vu que le naufrage était inévitable. Il a eu, a-t-il écrit, tout le temps de se remémorer ce dialogue dans ses moindres détails car il a passé le reste de sa vie en prison pour avoir déserté son navire en perdition. Mais, comme il le disait si bien lui-même, "Mieux vaut être vivant en prison que mort en liberté". La famille a toujours eu des adages empreints de sagesse.
"Comment, dites-vous, a-t-il su ce qui s'était passé dans la cabine de nos deux amants romantiques?"
Tiens, c'est vrai ça, comment a-t-il pu savoir ça, le vieux «snoreau», lui qui était en train de souquer à se défoncer pour s'éloigner de son navire qui coulait à pic?
J'aurais dû me méfier aussi. Ma mère me disait que, dans la famille de mon père, ils étaient menteurs de père en fils.
"Et moi, là-dedans, dites-vous, ne suis-je pas le dernier rejeton de cette lignée de fieffés menteurs?"
Qu'entendez-vous par là? Vous n'allez quand même pas croire que c'est moi qui ai inventé cette histoire, n'est-ce pas?
mercredi 16 décembre 2009
Le cadeau de Noël
Dans la nuit du 4 au 5 décembre dernier, Dieu est venu me rendre visite. Dieu le Père, j’entends. Ce n’est pas nouveau, Il fait ça chaque année. Pas vous?
Je ne peux pas dire que je Le vois vraiment, non, je dirais plutôt que je Le sens. Un peu comme Moïse et le buisson ardent. Il a d’ailleurs voulu une fois me faire ce coup du buisson ardent mais Il y a renoncé lorsqu’Il a compris ma réticence. Je ne voulais quand même pas qu’Il boute le feu à la maison.
Comme je vous disais, Il ne m’apparaît pas en chair et en os. D’ailleurs, nous le savons tous, Il n’a ni chair ni os, ce qui, entre nous, est bien pratique car Il n’a jamais de problème d’ostéoporose.
Ce n’est donc, que Sa présence que je ressens. Je dirais même où : dans le rocking chair de ma femme, là tout près de moi étendu dans mon lazy boy où je passe mes nuits. Il est là qui me regarde, paisible comme seul Dieu peut l’être. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’Il fume une pipe et sirote un brandy. Non, Il se contente de me parler. Pas besoin d’appareil auditif pour Le comprendre : Il parle, comment dirais-je, en-dedans de moi.
Il vient, me dit-il, m’apporter mon cadeau de Noël. J’apprécie Son geste, surtout depuis que je ne crois plus au Père Noël. Mais je reste sur mes gardes car ce sont parfois de dangereux cadeaux, comme la fois où Il m’a proposé de me révéler le jour et l’heure de ma mort ou de m’offrir un coup d’œil sur l’Apocalypse ou un retour en arrière de quelques soixante millions d'années pour une excursion sur un sentier de tyrannosaures ou, encore pire, un retour de George W. Bush à la présidence des États-Unis.
Je Lui ai demandé pourquoi Il venait si tôt cette année. Il m’a répondu qu’Il était très occupé à accueillir toutes les victimes de la grippe A (H1N1) et qu’Il profitait d’un petit répit avant un deuxième assaut de cette grippe, pour visiter quelques mortels.
«Alors, voilà, a-t-Il ajouté, le cadeau que je te propose cette année : choisis une personne, de par le vaste monde, une personne vraiment en danger de mort, et je te la sauve d’un claquement des doigts.
- Avez-vous vraiment le pouvoir de faire une telle chose ? Lui ai-je répliqué étourdiment.
Il m’a jeté un coup d’œil condescendant avant de me lancer «Tu n’es jamais vraiment allé à Lourdes, n’est-ce pas, ni même à l’Oratoire Saint-Joseph de Montréal ?
- Non, mais ce n’est pas Vous qui avez fait ces miracles, c’est la Vierge Marie et le Frère André.
- Mais d’où penses-tu donc qu’ils tiennent leurs pouvoirs ces deux là ? Et, toi-même, qui donc penses-tu t’a mis sur la terre ?
J’ai failli Lui répondre qu’Il devrait en toucher un mot à ma mère qui est sûrement assise là-haut, pas loin à sa droite, mais je n’ai pas répliqué car j’ai senti la colère poindre dans Sa voix.
Après un long moment de silence, Il m’a demandé sévèrement :
«Alors, tu le veux ou non ce cadeau que je t’ai apporté ?
-Oui, Seigneur, oh oui, je le veux.
-Ne m’appelle pas «Seigneur», c’est mon Fils qu’on appelle comme ça. Appelle-moi «Dieu Tout-Puissant», je m’en contenterai.
- Pardonnez-moi. Oui, Dieu Tout-Puissant, oui je le veux ce cadeau.
- Alors, nomme-moi la personne que je sauverai. Tu as une minute, je suis pressé par tous ceux qui m’attendent.
Spontanément, m’est venue en tête le nom d’un merveilleux ami à nous qui se meurt mais, avant même que j’aie pu prononcer son nom, Il m’a arrêté d’un geste de la main signifiant que je devrais bien réfléchir.
Et alors, Il a fait défiler devant mes yeux des images d’enfants du Soudan en train de mourir de faim, puis des prisonniers afghans que des talibans torturent jusqu’à leur dernier souffle, puis cette Pakistanaise qu’on est en train de lapider, puis ce petit bonhomme des favélas du Brésil poursuivi par une brigade de la mort, puis cette femme désespérée qui s’apprête à tuer ses enfants avant de se suicider, puis…
Quand j’ai ouvert mes yeux hésitants, il était trop tard. Il était parti.
Ça fait rien, je l’aurai quand même mon cadeau de Noël : ma femme m’a promis des pantoufles.
Mais une chose est sure : si le Bon Dieu décide de prendre sa retraite, je ne postulerai pas l’emploi. Les décisions sont trop dures à prendre.
Il m’a jeté un coup d’œil condescendant avant de me lancer «Tu n’es jamais vraiment allé à Lourdes, n’est-ce pas, ni même à l’Oratoire Saint-Joseph de Montréal ?
- Non, mais ce n’est pas Vous qui avez fait ces miracles, c’est la Vierge Marie et le Frère André.
- Mais d’où penses-tu donc qu’ils tiennent leurs pouvoirs ces deux là ? Et, toi-même, qui donc penses-tu t’a mis sur la terre ?
J’ai failli Lui répondre qu’Il devrait en toucher un mot à ma mère qui est sûrement assise là-haut, pas loin à sa droite, mais je n’ai pas répliqué car j’ai senti la colère poindre dans Sa voix.
Après un long moment de silence, Il m’a demandé sévèrement :
«Alors, tu le veux ou non ce cadeau que je t’ai apporté ?
-Oui, Seigneur, oh oui, je le veux.
-Ne m’appelle pas «Seigneur», c’est mon Fils qu’on appelle comme ça. Appelle-moi «Dieu Tout-Puissant», je m’en contenterai.
- Pardonnez-moi. Oui, Dieu Tout-Puissant, oui je le veux ce cadeau.
- Alors, nomme-moi la personne que je sauverai. Tu as une minute, je suis pressé par tous ceux qui m’attendent.
Spontanément, m’est venue en tête le nom d’un merveilleux ami à nous qui se meurt mais, avant même que j’aie pu prononcer son nom, Il m’a arrêté d’un geste de la main signifiant que je devrais bien réfléchir.
Et alors, Il a fait défiler devant mes yeux des images d’enfants du Soudan en train de mourir de faim, puis des prisonniers afghans que des talibans torturent jusqu’à leur dernier souffle, puis cette Pakistanaise qu’on est en train de lapider, puis ce petit bonhomme des favélas du Brésil poursuivi par une brigade de la mort, puis cette femme désespérée qui s’apprête à tuer ses enfants avant de se suicider, puis…
Quand j’ai ouvert mes yeux hésitants, il était trop tard. Il était parti.
Ça fait rien, je l’aurai quand même mon cadeau de Noël : ma femme m’a promis des pantoufles.
Mais une chose est sure : si le Bon Dieu décide de prendre sa retraite, je ne postulerai pas l’emploi. Les décisions sont trop dures à prendre.
mardi 1 décembre 2009
Rattacher les fils
Mes ancrages - Capsule No 6
Depuis le temps que j’ai entrepris de vous entretenir de cette rubrique que j’ai intitulée «Mes ancrages», permettez-moi aujourd’hui de rattacher tous les fils et de mettre un point final à ce chapitre. Après, je ne vous en reparlerai plus, promis ! Pour plus de détails, on peut se référer aux cinq blogues que j’ai publiés précédemment sous la rubrique «Mes ancrages».
En résumé, je crois que depuis que Galilée, Darwin et tous leurs successeurs nous ont ouvert les yeux sur la réalité des choses, ils ont opéré une véritable révolution culturelle et nous ont apporté l’immense bonheur de nous dégager des conceptions ancestrales dans lesquelles l’homme était figé depuis des siècles.
Ce sont là les fondements de ce que j’appelle mes ancrages. De ces fondements, je tire la conclusion que, avec le développement de son intelligence et de ses connaissances, l’homme est maintenant en mesure de comprendre:
Depuis le temps que j’ai entrepris de vous entretenir de cette rubrique que j’ai intitulée «Mes ancrages», permettez-moi aujourd’hui de rattacher tous les fils et de mettre un point final à ce chapitre. Après, je ne vous en reparlerai plus, promis ! Pour plus de détails, on peut se référer aux cinq blogues que j’ai publiés précédemment sous la rubrique «Mes ancrages».
Comme je l’ai déjà dit, j’ai entrepris cette rubrique pour bien démarquer combien ma conception des choses était différente des conceptions dépassées qu’entretiennent encore de nos jours les intégristes de tous acabits comme les islamistes défenseurs de la charia ou les Juifs ultra-orthodoxes qui prêchent la Torah ou les chrétiens attardés qui s’accrochent à leur Crédo et ne jurent que par une interprétation littérale de la Bible, ou tous les Raël de ce monde qui nous racontent des bobards pour se remplir les poches…pour ne mentionner que ceux-là.
En résumé, je crois que depuis que Galilée, Darwin et tous leurs successeurs nous ont ouvert les yeux sur la réalité des choses, ils ont opéré une véritable révolution culturelle et nous ont apporté l’immense bonheur de nous dégager des conceptions ancestrales dans lesquelles l’homme était figé depuis des siècles.
Sans prétendre que nous avons maintenant à portée de main La Vérité et que nous pouvons désormais débusquer tous les mystères de l’Univers et de notre présence dans cet Univers, nous pouvons à tout le moins écarter un sacré paquet d’idées toutes faites et lever de petits coins du voile sur ces innombrables, et bien souvent insondables, mystères de cet Univers dans lequel nous baignons.
Permettez-moi de résumer encore une fois les sujets qui ont fait l’objet de «Mes ancrages» (et qui reflètent du mieux que je peux ce que les scientifiques nous disent généralement aujourd’hui) :
- l’Univers est d’une immensité absolument inimaginable;
- la terre n’est pas le centre de l’Univers. Elle n’est qu’un tout petit astre qui pirouette, avec sept autres planètes, autour de son étoile, le soleil;
- le soleil et ses planètes font partie d’un immense troupeau (qu’on appelle galaxie) de quelques deux cents milliards d’étoiles. On appelle notre galaxie la «Voie lactée»;
- la terre n’est pas le centre de l’Univers. Elle n’est qu’un tout petit astre qui pirouette, avec sept autres planètes, autour de son étoile, le soleil;
- le soleil et ses planètes font partie d’un immense troupeau (qu’on appelle galaxie) de quelques deux cents milliards d’étoiles. On appelle notre galaxie la «Voie lactée»;
- la Voie lactée est si immense que si nous pouvions voyager à la vitesse de la lumière (300 000 kilomètres à la seconde), il nous faudrait 90 000 ans pour la traverser de bout en bout;
- et ce n’est pas tout : l’Univers compte au-delà de cent milliards de galaxies, elles-mêmes constituées de centaines de milliards d’étoiles et de planètes;
- notre Univers serait né il y a un peu plus de 14 milliards d’années;
- cette naissance se serait faite lors de ce qu’on appelle le «Big Bang», une formidable explosion qui aurait donné naissance à la matière;
- la matière, qui à l’origine n’était qu’une vaste soupe informe de particules se débattant furieusement, se serait peu à peu organisée, après des millions d’années, pour créer des étoiles et des planètes;
- c’est ainsi qu’il y a 4,5 milliards d’années est né le soleil alors que la Terre, pour sa part, est vieille de 3,8 milliards d’années;
- la vie a commencé à se manifester discrètement sur la Terre il y a 3 milliards d’années sous forme de bactéries et d’êtres unicellulaires;
- la vie animale a surgi il y a environ 500 millions d’années;
- l’homme moderne, pour sa part, est vraiment un nouveau venu dans l’histoire de l’Univers : il est apparu il y a quelque 200 000 ans.
- et ce n’est pas tout : l’Univers compte au-delà de cent milliards de galaxies, elles-mêmes constituées de centaines de milliards d’étoiles et de planètes;
- notre Univers serait né il y a un peu plus de 14 milliards d’années;
- cette naissance se serait faite lors de ce qu’on appelle le «Big Bang», une formidable explosion qui aurait donné naissance à la matière;
- la matière, qui à l’origine n’était qu’une vaste soupe informe de particules se débattant furieusement, se serait peu à peu organisée, après des millions d’années, pour créer des étoiles et des planètes;
- c’est ainsi qu’il y a 4,5 milliards d’années est né le soleil alors que la Terre, pour sa part, est vieille de 3,8 milliards d’années;
- la vie a commencé à se manifester discrètement sur la Terre il y a 3 milliards d’années sous forme de bactéries et d’êtres unicellulaires;
- la vie animale a surgi il y a environ 500 millions d’années;
- l’homme moderne, pour sa part, est vraiment un nouveau venu dans l’histoire de l’Univers : il est apparu il y a quelque 200 000 ans.
Ce sont là les fondements de ce que j’appelle mes ancrages. De ces fondements, je tire la conclusion que, avec le développement de son intelligence et de ses connaissances, l’homme est maintenant en mesure de comprendre:
-l’immensité de l’Univers dans lequel il est plongé et de prendre conscience des mystères insondables que recèle cet Univers;
- que l’homme est composé d’atomes forgés au cœur des étoiles, comme du reste toute la matière de l’Univers, et que son arbre généalogique ne remonte pas seulement aux primates mais qu’il est véritablement un descendant d’étoiles ;
- qu’il ne peut plus voir L’Univers comme on regarde les poissons rouges évoluant dans leur bocal mais qu’il est lui-même en train de nager dans ce bocal;
- que parmi les milliards d’autres planètes qui peuplent l’Univers, il y en a vraisemblablement d’autres habitées par des êtres intelligents ou peut-être même par des civilisations entières plus évoluées que la nôtre ;
- que l’homme est, comme tous les êtres et les choses qui peuplent l’Univers, en processus d’évolution et qu’il est appelé à disparaître comme toutes les choses et toutes les espèces;
- qu’il faut dès lors admettre que nous passons dans la vie comme de brefs éclairs qui disparaîtront à jamais et verront leurs atomes s’éparpiller dans l’Univers;
- que les religions sont des inventions humaines pour soulager l’angoisse de l’homme devant les mystères de l’Univers et sa propre disparition;
- que l’évolution permettra sans doute à l’homme de lever de plus en plus de voiles sur les mystères de l’Univers mais qu’il ne comprendra peut-être jamais le mystère de la naissance de l’Univers et de son apparition dans cet Univers;
- que d’imaginer qu’un Être suprême a tout déclenché n’est peut-être qu’une illusion;
- et, finalement, qu’il me paraît impossible de réconcilier l’immensité de l’Univers avec les conceptions lilliputiennes que nous proposent les religions. C’est une opération aussi futile que de tenter d’enfouir un milliard d’éléphants dans un dé à coudre.
Pour conclure, je dirai que je me sens extrêmement privilégié de vivre dans un moment de l’histoire de l’homme où celui-ci, grâce aux progrès de la science, a levé de nombreux voiles sur les mystères de son Univers.
Je clos ainsi cette rubrique intitulée «Mes ancrages» et, comme je l’ai promis, je ne reviendrai jamais plus sur le sujet de peur de vous lasser.
Le problème c’est que je ne tiens pas toujours mes promesses.
dimanche 1 novembre 2009
Mon rituel funéraire
Mes dernières volontés
Le jour où je partirai
et qu'il ne restera que ma carcasse
brûlez-la et recueillez les cendres
Mettez-les dans un sac d'épicerie
(en papier kraft, je n'aime pas le plastique)
et louez un salon de thé
Placez le sac sur un guéridon
au milieu du salon
et invitez mes amis
à venir danser autour
En buvant et se moquant de mes travers
en récitant des vers
et en bramant des chansons grivoises
Puis, rangez le sac dans l'armoire à débarras
et demandez à ma femme
si elle veut m'y rejoindre
lorsque son heure sera venue
Si elle veut bien,
quand viendra le temps
placez son sac à côté du mien
bien collés l'un sur l'autre
Alors, au printemps suivant,
versez les sacs l'un dans l'autre
sauf une pincée de nos cendres
que vous conserverez
dans deux petits pots séparés
Par un matin de grand soleil
apportez une pelle ronde
et recherchez un champ de pissenlits
Brassez le sac vigoureusement
pour bien mêler les cendres
puis versez-les dans la pelle
Et, d'un seul grand mouvement circulaire
projetez-les tout autour de vous
C'est ainsi que nous continuerons
à voir rouler les nuages
et scintiller les étoiles
tout en ventilant nos âmes
Mais ce n'est pas tout
au milieu des cendres ainsi répandues
creusez deux petits trous rapprochés
Versez dans chacun des petits pots
(ceux des pincées, vous vous souvenez,)
une graine, une seule
de coquelicot rouge pour moi
de marguerite blanche pour ma femme
Brassez un peu pour bien mêler
les graines aux cendres,
versez séparément
dans les deux petits trous
et recouvrez de terre
Puis arrosez un peu
une larme suffirait
à tenir lieu d'engrais
Telle que je connais ma femme
la marguerite en poussant
viendra se lover autour du coquelicot.
Et je signe, devant témoins,
Québec, le 1er novembre 2009
Jean Marcoux
Le jour où je partirai
et qu'il ne restera que ma carcasse
brûlez-la et recueillez les cendres
Mettez-les dans un sac d'épicerie
(en papier kraft, je n'aime pas le plastique)
et louez un salon de thé
Placez le sac sur un guéridon
au milieu du salon
et invitez mes amis
à venir danser autour
En buvant et se moquant de mes travers
en récitant des vers
et en bramant des chansons grivoises
Puis, rangez le sac dans l'armoire à débarras
et demandez à ma femme
si elle veut m'y rejoindre
lorsque son heure sera venue
Si elle veut bien,
quand viendra le temps
placez son sac à côté du mien
bien collés l'un sur l'autre
Alors, au printemps suivant,
versez les sacs l'un dans l'autre
sauf une pincée de nos cendres
que vous conserverez
dans deux petits pots séparés
Par un matin de grand soleil
apportez une pelle ronde
et recherchez un champ de pissenlits
Brassez le sac vigoureusement
pour bien mêler les cendres
puis versez-les dans la pelle
Et, d'un seul grand mouvement circulaire
projetez-les tout autour de vous
C'est ainsi que nous continuerons
à voir rouler les nuages
et scintiller les étoiles
tout en ventilant nos âmes
Mais ce n'est pas tout
au milieu des cendres ainsi répandues
creusez deux petits trous rapprochés
Versez dans chacun des petits pots
(ceux des pincées, vous vous souvenez,)
une graine, une seule
de coquelicot rouge pour moi
de marguerite blanche pour ma femme
Brassez un peu pour bien mêler
les graines aux cendres,
versez séparément
dans les deux petits trous
et recouvrez de terre
Puis arrosez un peu
une larme suffirait
à tenir lieu d'engrais
Telle que je connais ma femme
la marguerite en poussant
viendra se lover autour du coquelicot.
Et je signe, devant témoins,
Québec, le 1er novembre 2009
Jean Marcoux
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